
LA GAZETTA
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Présentée au Centre culturel de Serbie à Paris du 27 novembre 2025 au 13 mars 2026, l’exposition Up on the Hill rassemble 24 fusains sur papier de Marko Velk. Parmi cet ensemble, une série d’œuvres réalisées peu avant son retour des États-Unis en 2020 est mise en avant, proposant une méditation sur l’Histoire et sur la mémoire collective. En vitrine, le visiteur est immédiatement accueilli par une première œuvre de cette série, représentant un personnage à cheval, le visage recouvert d’un masque en papier. Il s’agit du commandant Walter, figure centrale de cet ensemble, dont l’histoire est racontée dans le journal qui accompagne l’exposition et structure son propos. Au sommet de la colline, ses cavaliers derrière lui, le commandant Walter regarde le spectacle sanglant d’une bataille qui s’achève. Muet, incapable de donner des ordres à ses soldats fantômes, Walter sombre dans un délire hallucinatoire dans lequel ses soldats lui amènent quinze hauts fonctionnaires puissants, désormais misérables survivants des forces opposées. Si ces survivants sont épargnés, c’est uniquement pour être assujettis à une vengeance brutale, au cours de laquelle Walter et les siens les badigeonnent de restes humains et d’excréments. Dans cette profusion de violence vengeresse, personne ne semble conscient du cercle vicieux qui se met en marche. Victime de sa propre idéologie, Walter perd ses repères, tant physiques que moraux ; déchéance qui se trouve au cœur de l’exposition. Dans le contexte du lieu de l’exposition et de l’histoire personnelle de l’artiste, il peut être intéressant de noter que le nom de Walter fait écho à celui du héros du film yougoslave culte Walter défend Sarajevo. L’identité réelle du mystérieux Walter, leader des Partisans yougoslaves, reste inconnue, la rendant sujette aux usurpations, mais lui conférant également un pouvoir symbolique fort ; il finit par incarner au cours du film la résistance face à l’ennemi nazi. Fort de ce même pouvoir symbolique, notre commandant Walter ne représente plus un élan de résistance mais plutôt l’égarement, conséquence de la logique circulaire de domination politique et idéologique, et d’une violence qui ne se perd jamais en cours de route, passant d’un côté à l’autre sans cesse. La première partie de l’exposition nous montre les visions délirantes de Walter. Les Blue Blood, série de douze portraits des victimes de Walter et de ses soldats, sont présents dès l’entrée dans la galerie. Certains éléments de costume ainsi que leurs postures permettent encore de reconnaître le rang de ces personnages. Mais, réduits à un simple prénom et recouverts d’éléments ressemblant à des entrailles, des os, voire écorchés pour certains, ils ne sont plus ceux que l’on aurait pu connaître. Désormais du côté des perdants, ils n’écrivent plus leur propre histoire. Les portraits dialoguent avec, face à eux, Crossing the Rubicon, une interprétation de la traversée du fleuve Rubicon par Jules César, acte qui, selon la légende, propulse l’Empire romain dans la guerre civile. L’ensemble illustre succinctement mais habilement la course au pouvoir et ses conséquences sur l’écriture de l’histoire et la mémoire collective. Comme énoncé en quatrième de couverture du journal, « celui qui punit finit par ressembler à celui qui condamne » : dans cette course, la déchéance morale est inévitable. Le reste de l’exposition se structure autour d’un autre pan important de la fable de Walter : la perte de repères, conséquence de son basculement moral. Dans les neuf fusains exposés à l’étage, le spectateur fait face à un univers visuel dans lequel il est difficile de s’orienter. Les vides obscurs et les paysages désolés sont libres de toute indication qui pourrait les rattacher à notre réalité. D’autre part, l’humanité des figures représentées, défigurées, déchirées ou recouvertes de cuirasses qui ne laissent rien transparaître, est remise en question. Il devient alors difficile pour le spectateur de se raccrocher à une émotion ou à une expression qui pourrait le guider. Se positionnant en bourreau du réel, l’artiste est également tortionnaire de références, dénaturant des œuvres majeures de l’histoire de l’art pour les intégrer à son propre langage pictural : ainsi l’Ile des Morts, célèbre série du peintre symboliste Arnold Böcklin, est reprise dans une interprétation sombre, épurée, réduite à un roc brumeux dans Artifact n.13. L’impression laissée est celle d’un monde aux signaux bien présents mais écrits dans une langue qui nous est incompréhensible ; un monde qui réside dans le langage binaire du fusain, entièrement contenu entre la profondeur du noir et la clarté du blanc. Face à l’incapacité de déchiffrer ce langage qui semble rapiécer notre réalité, voire s’en moquer, plusieurs sentiments peuvent émerger : inquiétude, curiosité, perplexité. Une inquiétude du fait de ne pas savoir à quel saint se vouer – au sens propre, puisque Rise Up, rappelant dans sa composition un Christ mort soutenu par trois anges du peintre sicilien du XVe siècle Antonello de Messine, éviscère le Christ, devenu une ombre qui s’élève hors d’un cercueil, tenue par des anges pâles, sans visage. Pourtant, du noir profond de cette ombre émergent des mains – viennent-elles vers nous, et doit-on s’y fier ? Des yeux sortent de nulle part, semblant nous épier à travers notre déambulation ; des formes se croisent, loin de toute logique, et sortent de figures anthropomorphes déchirées, vidées de leurs entrailles. Dans cette inquiétude se manifeste également une curiosité face à la profusion d’éléments parfois présents dans une seule et même œuvre, nous amenant à la décortiquer dans l’espoir d’identifier tout ce qui la compose. Le fusain, matériau de prédilection de l’artiste, nous entraîne dans une série de négatifs de cet univers visuel à l’étrangeté et à l’absurdité vaguement familière. Longtemps réduit à une simple absence de couleur, le noir semble dans les œuvres de Marko Velk suggérer au contraire une présence énigmatique, au-delà de la feuille. Il y a indéniablement une part d’instinct et d’inconscient qui intervient non seulement dans la création des œuvres par l’artiste, mais également dans leur approche par leur spectateur. Au fil de la visite, cette présence insaisissable sera imaginée, interprétée par une vision qui fait irruption, ou par la force d’un sentiment qui s’impose - et l’exposition brille le plus dans sa force de suggestion et d’évocation, invitant les imaginaires personnels et les univers intérieurs à dialoguer avec les œuvres. Si Up on the Hill s’ouvre avec une mise en garde subtile contre les dérives des aspirations modernes, politiques et idéologiques, il ne serait pas juste de la réduire à ce propos. La force du fusain, l’onirisme et l’étrangeté de l’univers visuel, et nos réactions face aux œuvres invitent avant tout à projeter encore plus qu’à observer, et à reconstruire, dans l’interaction avec les œuvres, des points d’ancrage. Alors, notre propre expérience entre en résonance avec l’expérience du commandant Walter, nous rappelant de ne pas sombrer face à l’inconnu, mais de retracer, du haut de la colline, un chemin. * Georges Duby à propos de l’usage du noir par Pierre Soulages dans « La poésie de Soulages », 21 feuillets ronéotypés, CDPE, Rodez, cité dans DUBY Georges, « L’art du dénudement : Pierre Soulages, le cistercien », Hermann, Paris, 2025, p.16.








Cartes Imaginaires
Inventer des Mondes
Avec « Cap sur l’imaginaire », la Bibliothèque nationale de France invite à repenser les cartes comme des territoires sensibles, entre héritage savant et création contemporaine. À la Bibliothèque nationale de France, l’exposition Cap sur l’imaginaire, présentée du 24 mars au 9 juillet 2026, propose un véritable déplacement du regard. Loin d’une lecture strictement scientifique, elle explore la cartographie comme un espace d’invention où se croisent savoir, imaginaire et subjectivité. Dès les premières salles, le visiteur est ramené à un moment fondateur de l’histoire des cartes : la redécouverte, au XVe siècle, de la Géographie de Claude Ptolémée. Rédigé au IIe siècle, ce traité introduit une méthode révolutionnaire fondée sur les coordonnées géographiques latitude et longitude permettant de représenter la Terre comme une projection mathématique. Les œuvres présentées, notamment les différentes versions de la Cosmographia, témoignent de cette transition décisive. Le manuscrit grec conservé à la BNF, tout comme l’édition imprimée d’Ulm réalisée en 1482 par Nicolaus Germanus, illustrent la diffusion de ce modèle dans l’Europe humaniste. Deux systèmes de projection y coexistent : l’un où les méridiens convergent vers un point supérieur, l’autre où ils deviennent courbes, offrant ainsi différentes manières de déployer l’espace. Ces constructions, à la fois rigoureuses et ouvertes, permettent d’envisager une extension du monde représenté comme si la carte, déjà, anticipait les découvertes à venir. Dans ce dialogue entre passé et présent, les œuvres contemporaines prolongent et déplacent ces questionnements. Parmi elles, le travail de Brankica Žilović apporte une résonance singulière. Avec Nusquama (2018), elle compose une cartographie fragile faite de fil, de papier et de textile. Ici, la carte ne cherche plus à ordonner le monde, mais à en retenir les traces. L’œuvre évoque des territoires disparus, des lieux altérés par l’histoire, recomposés par la mémoire. Le « nusquam » le nulle part devient un espace sensible, suspendu entre présence et effacement. Les fragments semblent maintenus par des aiguilles, comme si l’image risquait à tout moment de se défaire. Les mots, disséminés à la surface, viennent combler les vides, soutenir ce qui échappe à la représentation. Face aux projections rationnelles héritées de Ptolémée, ces cartographies contemporaines introduisent une autre manière d’habiter le monde : plus incertaine, plus intime, profondément marquée par l’expérience humaine. Accessible à tous, l’exposition séduit autant par la richesse de ses pièces patrimoniales que par la force évocatrice des œuvres présentées. Une invitation à voyager autrement entre science et poésie sans quitter la Bibliothèque nationale de France.
À la Halle Saint Pierre, l’exposition « L’étoffe des rêves » déploie un territoire sensible où le textile devient langage, mémoire et imagination. Du 12 septembre 2025 au 31 juillet 2026, cette traversée artistique rassemble 36 créateurs issus de l’art brut, de l’art singulier et du surréalisme, autour d’une matière longtemps reléguée aux marges de l’histoire de l’art. Ici, le fil ne se contente plus de relier ou d’assembler : il raconte, transforme et libère. Tissage, broderie, couture ou assemblage deviennent les vecteurs d’un vocabulaire plastique inédit, où gestes traditionnels et expérimentations contemporaines se rencontrent. Les œuvres, souvent réalisées à partir de matériaux modestes ou recyclés, affirment une poésie du quotidien et une attention renouvelée à la matière. Au cœur de cette constellation artistique, le travail de Brankica Žilović se distingue par une approche à la fois intime et immersive. Ses créations textiles, faites de strates, de tensions et de rythmes, évoquent des paysages intérieurs où le corps et l’espace dialoguent. Le fil y devient trace, souffle, parfois même écriture silencieuse, invitant le regardeur à une expérience presque méditative. L’exposition propose ainsi une relecture du textile comme territoire d’émancipation. Longtemps associé aux pratiques domestiques et genrées, il s’affirme ici comme un médium puissant, capable de questionner les frontières entre art et artisanat, entre objet et récit. Surface, volume, architecture ou vêtement, le textile se métamorphose et ouvre des perspectives inattendues. Entre installations suspendues, tentures murales et formes sculpturales, « L’étoffe des rêves » explore les multiples dimensions du tissu : matière vivante, archive sensible, support d’histoires intimes et collectives. Chaque œuvre tisse un lien entre passé et présent, entre geste et mémoire, entre fragilité et résistance. Dans cet espace où l’imaginaire se matérialise, le textile devient enfin ce qu’il a toujours été en puissance : une étoffe de rêves.
Brankica Žilović
tisse ses rêves à la Halle Saint Pierre - Paris






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Brankica Žilović et les écritures du fil dans "Arachnéen"
Au Musée de la Dentelle de Chantilly, l’exposition Arachnéen, présentée du 28 mars au 30 août 2026 en partenariat avec le Frac Picardie, propose une plongée sensible dans un univers où le fil devient à la fois motif, matière et pensée. À travers une sélection d’œuvres mêlant dessin, photographie et sculpture, le parcours explore les multiples résonances du terme « arachnéen », issu du mythe d’Arachné dans la mythologie grecque, figure emblématique du tissage et de la transgression. Le mot « arachnéen » évoque ici bien plus que la toile de l’araignée : il désigne la finesse d’un réseau, la tension d’un fil, la fragilité d’une structure autant que sa capacité à relier, à organiser et à faire émerger des formes. L’exposition s’attache ainsi à penser le monde comme une trame, où les relations entre les êtres, les matières et les images se construisent dans un équilibre subtil entre solidité et effacement, apparition et disparition. Dans ce contexte, le travail de Brankica Žilović occupe une place particulièrement juste. Son œuvre, traversée par des logiques de tissage, de répétition et de stratification, interroge la manière dont le dessin peut devenir structure, et la ligne, un espace de pensée. Ses compositions évoquent des cartographies sensibles, des réseaux organiques en expansion, où le geste manuel conserve une dimension à la fois intime et universelle. Chez elle, le fil n’est pas seulement un outil formel : il devient langage, mémoire et rythme, inscrivant dans la matière une temporalité lente et méditative. Conçue en partenariat avec le Frac Picardie et sous le commissariat de Florence Cosnefroy et Pascal Neveux, directeur du Frac Picardie, Arachnéen articule les pratiques artistiques contemporaines autour d’une réflexion commune sur l’interconnexion du vivant. Entre science naturelle et poésie graphique, l’exposition propose une lecture du monde comme tissu vivant, où chaque œuvre agit comme un point de passage, une zone de contact, un nœud dans un ensemble plus vaste. Le visiteur est ainsi invité à suivre ces lignes invisibles, à se laisser guider par les correspondances entre formes et matières, et à éprouver, dans la délicatesse du détail, la puissance d’un monde constamment en train de se tisser.












